Empreintes de crabe, Patrice Nganang

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Sur le bandeau de couverture, Ernest Ouandié, un leader indépendantiste camerounais exécuté en 1971.

Avant même le début du livre, Patrice Nganang, annonce la couleur:

« Le Cameroun tel que nous le connaissons, a changé de formes plusieurs fois, a été indépendant en 1960 et en 1961. Mais tous ceux qui se sont battus pour une vraie Indépendance ont été assassinés: notamment les chefs de l’UPC, Ruben Um Nyobè, Felix Moumié, et le héros de ce roman, Ernest Ouandié. Le pays a ainsi connu une terrible guerre civile de 1960 à 1970. Ses dirigeants n’aiment pas ceux qui le leur rappellent. Contre la censure, les écrivains, les intellectuels ont inventé plusieurs systèmes d’écriture, dont l’écriture bagam, bamiléké donc, utilisée par certains personnages de ce roman. Ces écrivains, s’ils ne sont pas traités de fous, sont jetés en prison ou ont quitté le pays. »

En grande amatrice de fiction historique et ne connaissant pas grand chose (si ce n’est, rien) sur l’histoire du Cameroun et de l’histoire de sa  (non)-indépendance, je me suis très vite réjouis de cette lecture.

C’est le récit d’une famille: Tanou, sa femme et leur fille vivent aux Etats-Unis et font venir le « Vieux-Père » de Tanou, Nithap qui accepte de quitter Bangwa, ville du pays Bamiléké au Cameroun, pour venir passer du temps auprès d’eux suite à un accident de la circulation qui tue sa femme.

En arrivant chez son fils, aux Etats-Unis, Nithap fait la rencontre des voisins, le Poète et sa femme, Céline qui est d’origine française. Son fils, Tanou, est agacé par l’attitude familière de son père et la proximité qu’il entretient avec ses voisins et la manière dont celui-ci n’hésite pas à faire référence à ses connaissances sur la France pour installer (de manière inconsciente ?) ce lien de proximité. Pourquoi son père s’entête-t-il à faire référence à la France ? Si leurs références sont si semblables aujourd’hui c’est à cause d’une histoire commune, celle de la colonisation, une histoire d’oppression, de répression et de luttes.

Très vite, on se rend compte que la relation père-fils est faite de non-dits et de mystères.

En effet, Tanou se rend compte qu’il ne connaît que très peu l’histoire personnelle de son père, ses souffrances, ainsi que son rôle pendant la guerre civile au Cameroun. C’est notamment grâce à ses voisins et une histoire d’adultère que Tanou finit par en savoir plus sur son passé, sur l’histoire des Bamiléké.

A travers cette histoire familiale, Patrice Nganang nous plonge dans les années 60 au Cameroun, dans la guerre civile, dans la lutte pour une vraie Indépendance et le rôle de la France ainsi que les atrocités commises durant cette période avec l’aide des autorités camerounaises à l’encontre des Bamiléké. C’est aussi une histoire d’exil et de déracinement.

Nithap, le Vieux-Père, personnage principal de ce roman nous emmène dans ses souvenirs et fait des vas-et-viens entre le passé et le présent. Infirmier au Cameroun dans les années 60, la lectrice comprend comment cet homme est devenu maquisard malgré lui, comment il s’est rallié à une cause par la force des choses.

J’ai vraiment apprécié ce livre qui a été pour moi une porte d’entrée sur l’histoire récente du Cameroun. Néanmoins, j’ai trouvé difficile à certains moments de saisir les enjeux, de comprendre le rôle des acteurs de cette période de l’histoire. Moi qui reprochait à Michel d’être binaire, je dois avouer avoir à un moment donné cherché à comprendre qui étaient les « bons et les méchants ». C’est à ce moment, comme s’il avait lu dans mes pensées, que le narrateur m’a répondu:

« Une guerre civile est toujours complexe, et la Presse du Cameroun ne permettait pas de le comprendre. Comme ce serait facile, si la réponse était aussi claire que Noirs contre Blancs, Terroristes contre Français, Béti contre Bamiléké, Anglos contre Francos, ou quoi d’autres, Musulmans contre Chrétiens? » p. 434

Sur plusieurs points, ce roman m’a fait pensé au livre de Boubacar Boris Diop, Murambi le livre des ossements. La manière dont Boubacar Boris Diop décrit le rôle de la France, de Paris, comment « Ils fabriquent dans leurs bureaux des chefs d’Etat africains. » p.130

Ce récit met également en avant la schizophrénie des autorités camerounaises qui ont fini par déclarer Ernest Ouandié héro national, alors que c’est le même gouvernement qui l’a éliminé.

Je m’attendais néanmoins à encore plus de contexte, encore plus d’histoires. Certains moments dans le présent de leur vie aux Etats-Unis m’ont paru longs; comme Tanou j’avais envie que Nithap se dévoile encore plus, qu’il raconte davantage. Je m’attendais surtout à ce que Ernest Ouandié soit réellement le personnage principal de ce roman, ce qui n’est pas le cas.

J’ai eu le besoin de compléter ma lecture. Aujourd’hui, la compréhension de l’histoire du Cameroun me semble nécessaire à la compréhension de la politique néocoloniale de la France en Afrique. Je vais ainsi continuer mes lectures.

Mes prochaines lectures sur le sujet:

Les Maquisards de Hemley Boum

Confidences de Max Lobe

La guerre du Cameroun, l’invention de la Françafrique (1948 – 1971) de Thomas DELTOMBE, Manuel DOMERGUE, Jacob TATSITSA

Conférence organisée par l’UPAF pour compléter cette lecture:

1 Guerre du Cameroun (1956 – 1964), peut-on parler de génocide ?

2 Guerre du Cameroun, qu’appelle-t-on un génocide ? 

N°3 Guerre du Cameroun, histoire d’une censure persistante

N°4 Rwanda – Cameroun, réflexion sur deux tragédies africaines 

* * *

Citations

« Avoir des enfants veut dire qu’on a volontairement abandonné sa liberté d’écrire seul le récit de sa vie » p. 90

« Le chantage comme arme parentale, devant la tyrannie de l’enfance. La négociation du tout dernier périmètre de pouvoir, même Foucault n’aurait pas pu imaginer ça, lui qui s’est bâti un paradis vide de tout enfant. » p. 313

« […] et l’exil ne guérit pas du mauvais coeur. » p. 338

« […] Le colonialisme. L’esclavage. Les travaux forcés. Nous sommes des sinistrés d’une très longue catastrophe. Il y a longtemps que l’histoire a été arrachée de nos mains. Il nous revient de la recomposer, de nous réapproprier ses mailles, de la façonner. » p.375

« Les collines vertes de ce pays lui apparaissaient infinies, et leur beauté blessante. » p. 394

 

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